Le Mystère de l’existence. Paradigme, essence, existence, création (21/04/21)

Lorsque nous nous interrogeons sur l’existence de l’univers et de notre existence qui, comme le récit cosmologique le montre semble accessoire dans le développement de cet univers, notre attitude est de s’étonner que quelque chose existe plutôt que rien. L’option par défaut ou de départ (ce qu’on appelle communément les conditions initiales) qui fournit le cadre de notre pensée est : Rien n’existe.  On considère alors l’existence de l’univers, rendant possible la nôtre, comme une création qui va survenir mystérieusement !

C’est prendre le problème à l’envers, car la donnée initiale, le fait établi, c’est l’existence de notre pensée, donc de nous-mêmes, ce qui implique celle de l’univers. C’est donc à partir de ce fait établi que notre raisonnement doit s’exercer et pas en vertu de schémas anthropomorphiques, inspirés de notre expérience de la vie courante, s’appuyant sur notre perception de l’espace et du temps conçus, dans ce contexte, comme des données immédiates de notre conscience.

La difficulté vient du fait que la relativité générale, théorie fondatrice de la cosmologie, stipule que seul l’espace-temps, pour lequel notre entendement n’a aucune expérience car sa manifestation à notre échelle est imperceptible, a un sens physique.

Rappelons que, pourtant dès 1907, Minkowski avait souligné, dès la relativité restreinte et c’est aussi vrai en relativité générale, inspiré sans doute par l’allégorie de la caverne de Platon, que l’espace et le temps, séparément, n’ont aucun caractère physique et sont réduits à n’être que des ombres de l’espace-temps qui est la seule réalité physique !

Comme la neurologie moderne le montre, il faut se méfier de notre cerveau qui, en fait, élabore des structures mentales à partir de ce qu’il a appris dans son expérience quotidienne pour tenter de procurer les solutions les plus adaptées aux différentes situations auxquelles nous sommes confrontés.

Sa redoutable efficacité vient de sa flexibilité vis à vis de l’acquisition et du traitement des données relatives aux phénomènes auxquels il a été confrontés. Comme il n’a jamais été confronté aux phénomènes de l’espace-temps, imperceptibles dans notre environnement courant, il n’en perçoit que les ombres, qu’il tient, à l’instar de certains prisonniers de la caverne de Platon, pour la réalité !

Éléments de philosophie de Platon : L’essentialisme,

L’essence précède l’existence.

Platon définit les essences ou idées qui sont les formes intelligibles éternelles et parfaites, archétypes et modèles des choses sensibles qui, elles, sont appréhendées par les phénomènes, dans notre monde physique, qui n’en sont que les reflets instables et imparfaits. Ce sont ces idées qui donnent un sens aux phénomènes, en particulier qui définissent les lois de la nature..

Allégorie de la caverne

Platon illustre ses arguments en décrivant une situation où des prisonniers dans une caverne ne voient que les ombres, projetées sur le mur de cette caverne, du monde extérieur. Peuvent-ils imaginer que ce ne sont que des ombres de quelque chose de plus complexe (les idées) et les reconstruire à partir des ombres ou en sont-ils réduits à considérer ces ombres comme la réalité ? Si un prisonnier prétend que ces ombres sont la seule réalité existante, peut-on prouver qu’il a tort ?

Dans cette description, la caverne représente le monde sensible où nous vivons et les ombres sont les phénomènes tels que nous observons. Le monde extérieur est le monde parfait des idées.

A noter que l’objectif de Platon n’était pas de dire ce qu’il  pensait lui-même, quelles étaient les réponses qu’il avait données aux questions les plus fondamentales sur ce que veut dire « être un homme », mais de leur apprendre à penser par eux-mêmes afin de trouver leurs propres réponses à ces questions, car il savait qu’en la matière, pas plus lui que nous n’aurions jamais de réponses définitives et que chacun devait construire sa vie et la vivre selon la devise de Socrate : « Connais-toi toi-même »

Le paradigme.

Le paradigme est ce que l’on montre à titre d’exemple, ce à quoi on se réfère comme à ce qui exemplifie une règle et peut donc servir de modèle. Chez Platon, il a un sens pédagogique : le paradigme est l’objet « facile » sur lequel on s’exerce avant de traiter d’un objet ressemblant au premier, mais plus difficile. Bachelard illustre cela en soulignant que la pensée est essentiellement inductive, elle lit le complexe dans le simple, la loi dans l’exemple.



Existentialisme

La notion d’existence en philosophie a connu un essor fondamental grâce à Kierkegaard au 19ième siècle puis, au 20ième siècle, avec Merleau-Ponty et Sartre, selon où, a contrario de Platon, l’existence précède l’essence. L’existence ne se déduit pas, elle se constate, elle s’éprouve :

 Sartre : « … par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire ». L’essence, alors se construit dans l’existence.

Si cette philosophie a été développée essentiellement pour traiter de l’existence de l’humain, compte tenu que notre existence et celle de l’univers sont indéfectiblement liées, il est intéressant de la considérer aussi dans ce cadre.

Seule l’existence de l’univers a un sens ?

Comme le succès du modèle de Big Bang, supposant une création de l’univers, le montre, l’assertion « seule l’existence de l’univers a un sens » choque nos habitudes de pensée.

Pourtant, une création ne pose pas moins de problème que celui de l’existence, car on peut se demander comment quelque chose peut émerger spontanément ?

Rappelons que le vide quantique n’est pas rien, il fait donc partie de l’univers donc, si création il y a, il fait partie de la création. Un univers éternel n’est pas non plusune bonne solution, car l’éternité, qui ne permet pas de situer un point de manière univoque, n’est pas un concept physique.  

Ceux qui s’intéressent à un avant Big bang ne font que reporter le problème de l’existence de ce qu’il y avait avant.

Toutes ces hypothèses reposent sur une vision extérieure de notre univers et un temps et espace extérieur dans lequel il se situerait. En fait, en relativité, temps et espace n’existent pas, car seul l’espace-temps, résultant de l’équation d’Einstein, existe et de plus la perception et la connaissance que nous en avons est de l’intérieur.

Comme nous l’avons développé dans le livre, l’espace- temps défini par la relativité générale n’a besoin de rien d’autre que lui-même pour exister et inférer toute la phénoménologie que nous constatons de l’intérieur de l’univers où nous sommes et dont nous faisons partie.

L’existentialisme parait alors la philosophie la plus appropriée pour décrire nos rapports avec cet univers.

Paradigme pour une création?

Le but des arguments développés précédemment à propos de notre existence impliquant celle de l’univers [1] est de faire un état objectif d’une situation physique. Ils laissent pourtant dans notre esprit un sentiment d’insatisfaction voire de frustration, car ils ne traitent pas le problème de l’origine de cette existence. Ce problème d’origine ( la création) ne peut pas faire abstraction d’une part de métaphysique.

Définition du mot ” création”

Avant toute chose, commençons par préciser le concept de “création”.

On appelle “création” le fait que quelque chose apparait spontanément (sans cause apparente), quelque part, alors qu’elle n’existait pas avant! On voit que si on applique cette définition à l’univers, cette définition fait référence à un espace (lieu où apparaît la création) et à un temps orienté (avant, au moment où cette création intervient, après).

Ceci suppose un espace et un temps pré-existant de référence, qui sont en général un cadre, à minima, muni simplement des éléments essentiels à son existence, qui implicitement serait éternel, car sinon il faudrait aussi expliquer sa création. C’est une approche manifestement newtonienne, où temps et espace sont indépendants et éternels.

Mais, surtout, cette approche est fondamentalement incorrecte, car ce qu’on doit considérer c’est un espace-temps qui est un concept plus synthétique que ceux d’espace et de temps, qui n’en sont que des “ombres “(dixit- Minkowski qui se référait sans doute à l’allégorie de la caverne de Platon) [2]. L’idée de Platon est que, comme la réalité (l’objet réel) est d’une nature fondamentalement plus synthétique que ses ombres, vouloir la définir extensivement par ses ombres est impossible!

Une question qui se pose alors est : peut-on concevoir la “création” d’un espace-temps avec la définition que nous avons donnée de la création (dont le concept relève d’un espace et d’un temps indépendant)?

La réponse est manifestement qu’on ne peut pas! Les outils conceptuels associés au concept de “création”, que nous utilisons, sont inappropriés pour traiter ce problème. Il faut chercher ( et trouver ?) autre chose, chercher un autre paradigme.

Un exemple de création?

Sans que cela préjuge de la création de l’univers essayons de trouver un exemple de création correspondant à la définition que nous avons donné. Concernant notre propre existence. Avant notre conception nous n’existons pas. Mais notre naissance, qu’on peut considérer comme une création d’un nouvel être, ne part pas de rien. Notre corps avait tous ses constituants déjà présents avant dans la nature, c’est un arrangement de ces constituants et un développement selon un schéma relié à notre ADN qui va être opéré. Ce n’est pas une création “ex nihilo”. De la matière génère de la matière, même si cette dernière est réputée plus organisée (il y a eu une abondante littérature là-dessus, notamment invoquant l’entropie). Par contre notre intellect qui fait de nous un individu unique, indépendant et surtout conscient de bien être tout cela, semble émerger “ex nihilo”, car c’est une propriété d’une autre nature qu’on peut estimer plus synthétique que la matière, en particulier la conscience [3] qu’on n’arrive pas à interpréter par une approche strictement matérialiste et réductionniste.

Comme notre définition du paradigme (un modèle formel pour nous guider à appréhender un problème) nous le propose, l’exemple cité est un schéma qui, à condition qu’on le considère bien comme un paradigme, donc sans le réduire à l’exemple, peut nous mener à une réflexion constructive sur le sujet.

Notre position dans l’univers : contrainte ou solution?

Un point essentiel à prendre en compte dans notre réflexion est que, étant une partie de l’univers, notre analyse, nos théories et les vérifications qu’on pourrait en faire, s’exercent de l’intérieur. L’exemple de notre galaxie (la Voie Lactée), illustre comment le fait d’être à l’intérieur d’un objet en complique la connaissance. En effet, autant la forme de nos galaxies voisines nous apparait clairement dans nos télescopes, autant celle de notre galaxie est trompeuse (une trainée blanche sur la voûte céleste).

Rappelons que ce que nous voyons dans le ciel nocturne est la projection sur une surface sphérique à 2 dimensions (la voute céleste) où nous voyons les étoiles, entre autres, que nous repérons par des coordonnées angulaires. La distance des objets ne nous est pas accessible directement. C’est en utilisant des propriétés physiques des objets célestes, dont nous connaissons certaines caractéristiques, que nous appréhendons la distance. Ainsi pour la voie lactée, où nous sommes dans un “bras”, c’est en observant des surdensités statistiques (qu’on attribue à notre galaxie) dans les relevés d’étoiles sur la voûte céleste que nous en estimons sa forme et ses dimensions.

L’exercice est assez acrobatique, comme en témoigne les nombreuses corrections des résultats au cours du temps, mais cela se révèle utile.

Cet exemple peut-il être un paradigme pour la quête de notre existence?

Comme, concernant notre réflexion sur notre existence et celle de l’univers, nous sommes dans la même situation, (à l’intérieur), cette approche doit nous inspirer dans notre quête. C’est certainement de l’intérieur qu’il faut donc construire notre réflexion, d’autant que, répétons le, les vérifications éventuelles de nos hypothèses se peuvent se faire que de l’intérieur.

Paradoxalement, si on adopte ce point de vue consistant à considérer l’univers depuis notre position et son contexte, au présent, la cosmologie moderne nous montre alors que notre passé n’a pas de limite et que la singularité dans cet espace-temps, communément considérée comme de début de l’univers, appelée “big-bang”, est rejetée à l’infini de notre passé, donc inaccessible à nos instruments, aussi performants qu’ils puissent être [4].

Comme l’infini est un concept qui n’a pas de réalité physique, on assiste à une sorte de “censure” de la nature lorsqu’on lui pose des questions essentielles.

Ceci, qui n’est sans doute pas fortuit, est à rapprocher de ce qu’on appelle la “censure cosmique” où la nature emprisonne sous un horizon étanche les singularités de la physique (les singularités des trous noirs par exemple) pour confiner leur nuisance et permettre ainsi de disposer d’une physique raisonnable presque partout . Le point remarquable est que dans ce dernier cas (le trou noir) nous ne sommes pas à l’intérieur (sous l’horizon, où la situation est assez inconfortable, si on en croît la théorie) mais “à l’extérieur” de l’horizon. Un mystère en cacherait-il un autre?

Ce qui est indéniable, c’est que de ces deux types de censures semblent incontournables, ce qui semble ruiner toute chance de réponse aux questions qu’elles éludent.

Face à cela, nous pouvons considérer, soit que ces questions n’ont pas de sens, ce que la nature nous ferait comprendre en éludant toute possibilité de réponse, ce qui se traduirait par des limites claires à notre pensée, soit, bien que notre pensée ait certainement des limites, que nous n’abordons pas le problème correctement et que des avancées sont encore possibles. Comme dans d’autres domaines scientifiques (relativité, mécanique quantique) nous avons réussi à surmonter des difficultés qui paraissaient, a priori, insurmontables à notre entendement, tout espoir de surmonter ou de contourner ces contrariétés, pour aller plus loin, n’est pas perdu!

[1] L’ordre est voulu. C’est parce que nous pensons l’univers que nous développons ces théories. Comme déjà indiqué, ne pas prendre en compte celui qui pense l’univers dans sa description ne peut conduire qu’à une analyse incorrecte.

[2] S’il est difficile pour notre esprit de se représenter un espace-temps hyperbolique, à 4 dimensions, tel que modélisé dans le cadre de la relativité générale, sa description mathématique qui est très précise nous indique qu’il est totalement “autonome” et auto-descriptif. Par là on entend qu’il n’a besoin de rien d’autre que lui même pour exister et être décrit. En particulier, il n’a pas besoin d’être inclus dans quelque chose d’autre pour exister, ce qui a pour conséquence que tous les outils mathématiques utilisées pour sa description sont “internes”.

Par exemple on peut définir la courbure d’une surface sphérique, bien connue, à deux dimensions par des équations qui ne font référence qu’à deux dimensions (courbure de Gauss- courbure intrinsèque) ou par le rayon de la sphère qui fait référence à la sphère à trois dimensions (courbure extrinsèque). Les 2 formulations décrivent la même physique mais de manières différentes.

La contrepartie physique est que sa phénoménologie ne doit dépendre que de propriétés internes à cet espace-temps.

[3] De tout temps cela a été ressenti, empiriquement, par les humains. De manière générique, on l’appelait l’âme, concept qui a eu un très grand succès. Les pharaons auraient été les premiers à en bénéficier, (on y attachait un caractère divin). Mais dans leur grande mansuétude, et aussi pour calmer les esprits, ils l’ont généreusement accordée, très progressivement, aux autres catégories sociales. La tradition a perduré.

[4] Ce point est explicité en détail dans le livre.